Benozzo Gozzoli, Le triomphe de saint Thomas d'Aquin, 1471

dimanche 25 septembre 2016

Le lac de Genève évoqué par Gonzague de Reynold et peint par François Diday


            À l’exception de la partie française du village de Saint-Gingolph, les rivages du Léman n’ont pas subi les destructions de la Deuxième Guerre mondiale qui, en Allemagne et ailleurs, ont ravagé tant de villes et de sites. Hélas, cependant, ce paysage enchanteur a tout de même été durablement abîmé, surtout du côté suisse, par le bétonnage à outrance des années soixante-dix et suivantes. Pour suppléer quelque peu à cet enlaidissement, et nous en abstraire en quelque sorte, nous pouvons nous aider du beau texte de Gonzague de Reynold (1880-1970) qui suit. Ce patricien fribourgeois, écrivain et historien, a su exprimer mieux que personne, dans son œuvre, l’âme du pays qui était le sien. En ces temps de profonde décadence, sa voix nous est précieuse, car elle fait entendre celle de la civilisation dont nous sommes et voulons être les héritiers.
            L’auteur imagine s’imagine ici revenant de Rome – la Rome classique et catholique qui resplendissait encore sous Pie XI, quand fut écrit l’ouvrage dont nous extrayons ce passage. Avant de remonter vers Fribourg, où commence déjà ce qu’il appelle le Nord, c’est-à-dire le monde germanique avec ses couleurs sévères et ses formes alourdies, il s’arrête aux bords du Léman. C’est alors qu’il se livre à cette méditation aux accents virgiliens. Historiquement, les allusions à la vigne et au Jura font certainement référence au château de la Bâtie à Vinzel, sur la rive nord du lac, entre Rolle et Nyon, que son épouse Marie-Louise avait hérité.

            « La vallée se rétrécit comme une gorge, puis se rouvre ; et, tout à coup, s’écartent les montagnes. Est-ce toi que je retrouve, ô mer Tyrrhénienne ? Voici que tu as nom Léman. Ta surface, bleue comme le matin, se fleurit de barques aux voiles croisées, qui laissent derrière elles s’élargir des sillages blancs. Tes vagues, sous la bise, roulent du large, frappent les murs des vignes qui s’étagent, reviennent en arrière, retombent sur elles-mêmes, se perdent dans les remous, tandis que de l’écume s’évapore sur les galets au soleil. Vers l’Occident, les montagnes s’allongent, s’abaissent, se dénouent, s’espacent : l’immensité du ciel se lève à l’horizon. Lumière sonore. Encore toute la grandeur, toute la noblesse et toute la clarté latine qui vous accueillent à votre retour, vous qui êtes triste de revenir, lentement.
            Mais vous revenez, et vous vous arrêtez d’abord, avant de remonter vers le Nord, vous vous arrêtez au-dessus de ce lac, dans votre maison des vignes. Longue, blanche, un rez-de-chaussée sous un simple toit. Des fenêtres, de la terrasse, on découvre le lac dans toute son étendue : plus pâle ou plus foncé que l’azur, ou vert d’algue, ou strié de blanc, ou taché de violet, plaqué de noir, calme ou tempétueux, suivant les nuages, la saison, l’atmosphère, l’incidence de la lumière, la violence et la direction du vent. Derrière la maison, plus haut que la maison, les vignes s’appuient à l’orée des bois et des taillis qui toisonnent une colline détachée du Jura dont elle reproduit la forme. Puis elles descendent, en lignes parallèles, jusqu’à des champs plats dont le bord, couvert d’arbres, se relève avant de toucher les eaux. Automne : les grappes mûrissent : brouillard le matin, soleil l’après-midi ; - soleil d’automne, jardin d’automne, chaleur d’automne, faite de couleurs et de parfums : dahlias, chrysanthèmes, tagètes, géraniums et soucis. Et, tout autour, les vignes ensoleillées.
            C’est ici, sans nulle trace, nulle influence de l’Alémanie, nulle trace, nulle influence du Nord – sauf quelques amples toits à la bernoise – c’est ici la Suisse romande en son aspect de marche intermédiaire entre l’Italie et la France. En face, rive gauche du Lac, la Savoie : derrière le Jura, la Bourgogne. Suisse romande : Bourgogne transjurane. Pays de Vaud : terre inclinée vers un lac, et qui met à ce lac une bordure de vignes ; ainsi la couronne de pampres sur la tête de Bacchus, jeune toujours, et toujours ivre, et toujours dieu.
            Pourtant, même dans cette paix de l’esprit, dans cet ordre des choses, dans cette clarté de l’atmosphère, il demeure en vous une vague insatisfaction. Comme, dans un tableau représentant un sujet héroïque – les bergers d’Arcadie ou Pyrame et Thisbé – le paysage de fond qui ne serait pas tout à fait achevé, à qui manquerait un bouleau frissonnant sur la transparence des eaux, une colline azurée, une fraîcheur d’argent dans l’atmosphère. L’essentiel, vous le possédez, et même la surabondance ; votre intelligence a trouvé sa plénitude : elle peut rayonner sur ce monde de paix, d’ordre et de clarté, comme un soleil arrêté à son zénith. Vos yeux sont pleins de belles formes : il manque un élément à votre sensibilité. Ce n’est pas le Nord que vous avez fui, où rentrer vous fait peur : simplement une vision, un souffle du Nord. Une brume de romantisme sur ce classicisme où votre esprit s’est enfin fixé : ainsi, dérivés du Nord, ces nuages qui passent en ce moment au-dessus du lac. Ils passent et lui enlèvent cet azur absolu, dont se fatiguait à la fin le regard. Ils passent, et l’instant du passage suffit pour modifier cet éclat uniforme en nuances, en ombres, correspondances fugitives à votre mélancolie, au sentiment que vous portez en vous d’une existence à son déclin ».

Gonzague de Reynold, Le Génie de Berne et l’Âme de Fribourg,
Lausanne, Librairie Payot & Cie, 1934, p. 116-119.


            Pour compléter cette évocation, voici deux tableaux de François Diday (1802-1877), peintre genevois. L’un représente la campagne romaine, et l’autre, le Léman près de Saint-Gingolph, c’est-à-dire à l’extrémité est, où commence l’élégie en prose de Reynold. S’il s’agit évidemment d’œuvres mineures dans l'histoire de la peinture au xixe siècle, on y trouve l'écho de Claude Lorrain et de Nicolas Poussin, auxquels pense Reynold lorsqu'il cite les bergers d'Arcadie ainsi que Pyrame et Thisbé ; peut-être le regard de Diday se rapproche-t-il aussi de celui de Corot, son contemporain. Ces deux paysages rendent bien le classicisme de l’agro romano d’une part, et celui du lac de Genève d’autre part, nuancé de romantisme français. L’écrivain et le peintre évoquent ainsi, dans la partie noble de notre imagination, le genius loci des rivages lémaniques visités par Chateaubriand et Lamartine.

François Diday, Vue de la campagne romaine, vers 1825, huile sur toile, 29 x 40 cm,
Genève, Musée d'art et d'histoire.


François Diday, Le bord du lac Léman près de Saint-Gingolph, 1869, huile sur toile, 69 x 98 cm,
Genève, Musée d'art et d'histoire, don de la famille Alain Diday.

dimanche 4 septembre 2016

Dinu Lipatti

            « Le salon de Marie-Blanche de Polignac, rue Barbet-de-Jouy, était plein de monde ; des robes de satin, de velours, des smokings frôlaient Pauline. Ses parents l’avaient amenée avec eux pour ce concert, car Dinu Lipatti était un ami, et il avait demandé qu’elle soit là pour l’écouter. Il n’avait qu’une quinzaine d’années de plus qu’elle, et l’appelait sa “ petite sœur ”.
            Quand il s’installa au piano – sa présence apportait enfance et gravité -, c’est par une respiration, ce silence avec lequel presque tout Bach commence, qu’il débuta la Partita n˚ 1, en si bémol majeur.
            Le silence est le creuset de toute musique.
            Une étonnante communion reliait tous ceux qui étaient là : un temps comme à l’intérieur du temps, celui de Bach, avait commencé.
            Puis ce fut Scarlatti, sa sonate en mineur.
            Dinu Lipatti retira ses mains du piano et les posa sur ses genoux. Le jeu avec lequel il avait servi cette musique était tellement au-delà de toute transparence jamais perçue qu’en Pauline une corde se rompit. Autour d’elle, les grandes personnes émergeaient, les yeux brillants de larmes.
            S’il vous regardait de face, Dinu Lipatti vous éclairait de son regard. De profil, il fendait l’air, tel l’ange des Annonciations dans la peinture primitive.
            De vrais musiciens étaient là, les meilleurs des auditeurs, Nadia Boulanger, intimidante, austère, Jacques Février, mondain, Francis Poulenc, Marie-Blanche de Polignac, tous laminés par la même impression d’avoir franchi un seuil, au-delà.
            Car Dinu Lipatti – Pauline l’avait entendu dire : “ Ne vous servez pas de la musique, servez-là ” - n’abordait l’œuvre qu’à travers une préparation intérieure, et ce qu’il transmettait était une offrande.

            Quelques jours après le concert, ils fêtaient Noël, autour d’un oranger orné de boules brillantes et dans la lueur de multiples bougies. On sonna. C’était lui, Dinu Lipatti.
            - Je viens vous faire mes vœux et vous apporter mon cadeau. Les personnes qui vivent et travaillent dans la maison peuvent-elles venir aussi ?
            Léon, Maurice, François, tous se retrouvèrent avec eux. Dinu Lipatti se mit au piano et joua le choral Jésus, que ma joie demeure, très au fond des touches, silencieusement, et avec une détermination sans appel. Puis il s’en fut.

            En septembre 1950, on apprit sa mort ; il avait trente-trois ans. Il y eut alors un extraordinaire pèlerinage à sa demeure, rue des Chaudronniers, à Genève ».

Sabine de Muralt, Tout un monde, Paris, Gallimard, 2004, p. 89-91.


À ces lignes, nous ajouterons seulement un lien vers un enregistrement de Dinu Lipatti :

https://www.youtube.com/watch?v=R0085wPebZc

mercredi 15 juin 2016

La métaphysique de la participation et l'herméneutique de Vatican II

Nos lecteurs intéressés par la métaphysique et l’ecclésiologie peuvent télécharger librement en ligne une étude intitulée « La métaphysique de la participation, instrument pour une herméneutique sapientielle de Vatican II ». Cette publication reprend le thème d’un article que nous avions publié en italien, mais elle n’en est pas une traduction. Nous avons abrégé certaines considérations, et nous en avons amplifié d’autres. On peut la consulter à partir du lien suivant :

On y accède aussi en cliquant sur l'onglet "Publications en ligne" dans la colonne de gauche.

dimanche 10 avril 2016

Una ipotesi sulla scienza dei trascendentali secondo san Tommaso d'Aquino

Segnaliamo ai nostri gentili lettori che possono trovare e liberamente scaricare on-line la versione originale in lingua italiana di uno studio uscito prima, per ragioni tecniche, in lingua inglese. Si tratta di:

Alain Contat, «Una ipotesi sulla scienza dei trascendentali come passiones entis secondo san Tommaso d’Aquino», in Alain Contat, Carmelo Pandolfi, Rafael Pascual (ed.), I trascendentali e il trascendentale, percorsi teoretici e storici, [Ricerche di storia della filosofia e teologia medioevali, 3], Ateneo Pontificio Regina Apostolorum – IF Press, Roma 2016, pp. 59-104.

Basta andare sul sito menzionato nella colonna «Publications en libre accès», oppure direttamente da qui:




samedi 9 avril 2016

I trascendentali e il trascendentale

Vorremmo segnalare ai nostri lettori che è appena uscito il seguente volume:

Alain Contat, Carmelo Pandolfi, Rafael Pascual (ed.), I trascendentali e il trascendentale, percorsi teoretici e storici, Ateneo Regina Apostolorum – IF Press, Roma 2016.

Trascendentale è un termine che gode di un raro privilegio: nonostante la sua ovvia polisemia, esso è comune ad aree vastissime della filosofia teoretica. Già per gli antichi, ma soprattutto per i medievali, a partire da Filippo il Cancelliere, il trascendentale si presenta come proprietà, al plurale, dell'ente. Con Kant, esso viene trasformato in condizione di possibilità della conoscenza "a priori" e si teorizza al singolare, poi viene successivamente storicizzato. In questo volume, il lettore troverà studi originali e approfonditi sull'una e l'altra tradizione, nati in occasione di quell'incontro. L'attenzione degli autori si concentra in particolare sulle implicazioni teoretiche del trascendentale classico nell'elaborazione di Tommaso d'Aquino nonché sugli sviluppi del trascendentale moderno da Kant a Heidegger.
Il volume contiene dunque diversi contributi di stampo tomistico:

Dominic Farrell l.c., «I trascendentali e la ragione pratica: il contributo di Tommaso d’Aquino», pp. 153-168.
Christian Ferraro i.v.e., «Un’ipotesi inedita sul pulchrum», pp. 169-212.
Mauro Mantovani s.d.b., «I trascendentali: problema ontologico o teologico?», pp. 213-234.
Jason Adams Mitchell l.c., «La fondazione teologica dei trascendentali secondo san Tommaso d’Aquino», pp. 105-151.
Rafael Pascual l.c., «Il trascendentale verum in Tommaso d’Aquino, l’intelligibilità dell’ente e l’esistenza di Dio», pp. 143-151.
Giovanni Ventimiglia, «I trascendentali tommasiani ens, unum, multiplicitas nel cosiddetto “tomismo analitico”», pp. 365-394.
Jesús Villagrasa l.c., «Il trascendentale pulchrum in Tommaso d’Aquino secondo Hans Urs von Balthasar», pp. 331-364.
Alain Contat, «Una ipotesi sulla scienza dei trascendentali come passiones entis secondo san Tommaso d’Aquino», pp. 59-104.

Un secondo gruppo di studi verte su ciò che si potrebbe chiamare un po’ schematicamente il trascendentale di derivazione platonica:

Marco Arosio (†), «I trascendentali nei maestri secolari della prima metà del Ducento», pp. 49-58.
Carmelo Pandolfi, «Trascendentalità del “pulchrum” espressivo e suo fondamento trinitario in san Bonaventura», pp. 307-330.
Fernando Pascual l.c., «Platone e i trascendentali», pp. 15-47.

Finalmente, un terzo ed ultimo gruppo di articoli concerne il trascendentale moderno e ed alcuni suoi rivolti:

Giuseppe D’Acunto, «Nel segno della cosa, Heidegger e il trascendentale kantiano», pp. 289-304.
Leopoldo José Prieto López, «La concezione dei trascendentali in Suárez: natura, numero e rapporto con i primi principi», pp. 237-263.
Ardian Ndreca, «Alcune osservazioni sull’essere nell’Enciclopedia delle scienze filosofiche (1830) di Hegel», pp. 275-288.
Guido Traversa, «Il trascendentale nella Critica del giudizio ed un suo possibile sviluppo», pp. 265-274.

Il testo sarà disponibile anche nelle librerie on-line, e lo è già qui:

Nella prima pagina di copertina, abbiamo voluto inserire una riproduzione di uno fra i più belli affreschi di Guido Reni, L’Aurora (1613-1614) che si può ammirare a Roma, nel soffitto del casino eponimo a Palazzo Pallavicini-Rospigliosi, accanto al Palazzo del Quirinale. Quale legame tra questa opera, obietterà il lettore, e i trascendentali? --- Vi contempliamo Apollo – il non-molteplice – accompagnato dal corteso delle Ore, che si appresta a guidare il carro del sole attorno alla terra, offrendole la luce senza la quale no potrebbe generare la vita. Non potrebbe essere questa visione la metafora dell’ente, oppure dell’uno-bene, che circondato dai trascendentali, illumina e feconda il pensiero e l’attività umana?

Guido Reni, Aurora, 1613-1614
Roma, Palazzo Pallavicini-Rospigliosi, Casino dell'Aurora



mardi 5 janvier 2016

Fabro et l’être intensif

Nous signalons à nos aimables lecteurs que nous avons mis en ligne la présentation que nous avons eu l’honneur d’écrire pour la réimpression du chef-d’œuvre de Cornelio Fabro, Participation et causalité selon S. Thomas d’Aquin, Paris, Parole et Silence, 2015. Cette étude, intitulée « Fabro et l’être intensif », in op. cit., p. xv-lxxx, peut être téléchargée librement à partir de l’onglet « publications en libre accès », dans la colonne de gauche, ou bien directement sur :

Mais ce texte n’ayant d’autre ambition que d’offrir une introduction historique et doctrinale au maître-livre de Fabro, nous en recommandons vivement à nouveau l’acquisition, soit et de préférence en librairie, soit sur une site de vente par internet, par exemple ici :

mardi 24 novembre 2015

Deux textes sur la France

            Comment les jours douloureux et peut-être périlleux que nous traversons ne nous inciteraient-ils pas à méditer sur le destin de la France ? Deux textes nous revenaient ces jours-ci en mémoire, que nous voudrions avoir le temps de commenter… Pour l’heure, nous nous contentons d’en mettre deux extraits en ligne : ils inspireront nos lecteurs.


            Le premier provient d’un discours prononcé par André Malraux à l’Institut Charles-de-Gaulle voici quarante ans, le 23 novembre 1975. Même ceux qui ne goûtent pas le romantisme tardif de leur auteur  - il en est d’illustres tels que, croyons-nous, Marc Fumaroli -, même ceux-là devraient y trouver de quoi alimenter leurs réflexions présentes.

« Quand la France redeviendra la France, on repartira de ce que j'ai fait, non de ce que l'on fait depuis mon départ ». De ses idées ou d'un autre 18 Juin ? Il a toujours dit que son idéologie courait mal en terrain plat. La France survivra si la volonté nationale la maintient jusqu'au surgissement de l'imprévisible : quand Richelieu fut appelé, elle était une puissance de second ordre. Le Général pensait : péripétie, de tout ce qui menaçait visiblement la France ; mais du monde aveugle, qui la balkanise ? Richelieu ne craignait pas la fin de la Chrétienté. Mais le Général : « J'ai tenté de dresser la France contre la fin d'un monde. » La Nation avec une majuscule, celle à laquelle la France convertit autrefois l'Europe, est née de « la Patrie en danger », de la métamorphose fulgurante imposée par la Convention. En 1940, la France a été directement concernée. L'est-elle toujours dans ce monde informe où les derniers empires s'affrontent à tâtons ? « Elle étonnera encore le monde ». Aux Invalides, à l'exposition de la Résistance, devant le poteau haché de nos fusillés entouré de journaux clandestins, le Général déclarait à l'organisateur : « Il n'y avait plus personne, sauf eux, pour continuer la guerre commencée en 1914 : comme ceux de Bir Hakeim, ceux de la Résistance ont d'abord été des témoins ». Lui aussi. Seul à Colombey entre le souvenir et la mort, comme les grands maîtres des chevaliers de Palestine devant leur cercueil, il était encore le grand maître de l'Ordre de la France. Parce qu'il l'avait assumée ? Parce qu'il avait, pendant tant d'années, dressé à bout de bras son cadavre, en croyant, en faisant croire au monde, qu'elle était vivante ? Il a survécu aux adversaires : Hitler, Mussolini, comme aux Alliés : Roosevelt, Churchill, Staline. Avec le sentiment des généraux napoléoniens quand ils disaient, vers 1825 : « Au temps de la Grande Armée... » Toutes ces ombres amies ou maléfiques jouent sur la lande avec leurs cartes noires, fou compris. L'Europe en flammes, le suicide de Hitler dans son bunker, les trains arrêtés qui sifflent longuement dans les solitudes sibériennes, pour la mort de Staline...

Il pensait que la France élue l'était aussi par l'imprévisible. Que ça n'allait pas très bien, lorsque Isabeau de Bavière signait le traité de Troyes. Que la passion qui le liait à l'espoir était plus forte encore que l'autre. Il pensait certainement aussi, avec une sombre fierté, ce qu'il n'a pas écrit : « Si le dernier acte de ce qui fut l'Europe a commencé, du moins n'aurons-nous pas laissé la France mourir dans le ruisseau. »[1]


            L’autre texte provient d’un penseur dont le Général aurait dit qu’il « avait tellement raison qu’il en est devenu fou »[2]. C’est une lettre écrite en prison par Charles Maurras à Pierre Boutang, qui fut sans doute le plus intelligent et le plus fin des disciples du Martégal. En voici l’extrait le plus significatif :

Et si, comme je ne crois pas tout à fait absurde de le redouter, si la démocratie […] étant devenue irrésistible, c’est le mal, c’est la mort qui doivent l’emporter, et qu’elle ait eu pour fonction historique de fermer l’histoire et de finir le monde, il faut que cette arche franco-catholique soit construite et mise à l’eau face au triomphe du Pire et des pires. Elle attestera, dans la corruption éternelle et universelle, une primauté invincible de l’Ordre et du Bien. Ce qu’il y a de bien et de beau dans l’homme ne se sera pas laissé faire[3].

On aura noté l’étonnante convergence entre ces deux pessimistes actifs que furent le fondateur de l’Action française et l’initiateur de la Résistance. « Si […] c’est le mal, c’est la mort qui doivent l’emporter » ; « si le dernier acte de qui fut l’Europe a commencé ». Domine, salvam fac Galliam !




[1] André Malraux, « Discours pour le cinquième anniversaire de la mort du Général de Gaulle », Institut Charles-de-Gaulle, 23 novembre 1975, Espoir 13 (1975), p. 28.
[2] François Huguenin, in L’Action française, [collection Tempus], Paris, Perrin, 22011, p. 478, cite le propos, sans discuter son authenticité.
[3] Charles Maurras, « Lettre à Pierre Boutang », in Pierre Boutang, Maurras, la destinée et l’œuvre, Paris, Plon, 1984, Appendice.

jeudi 19 novembre 2015

Réédition du chef-d’œuvre de Cornelio Fabro

            Nous avons le plaisir de signaler à nos lecteurs que l'éditeur « Parole et Silence » vient de publier, dans la collection « Bibliothèque de la revue thomiste », une nouvelle édition du maître-livre de Cornelio Fabro, Participation et causalité selon S. Thomas d’Aquin. Au texte inchangé de 1961, cette réimpression ajoute un Avertissement du R.P. Thierry-Dominique Humbrecht o.p., puis une étude introductive de soixante-cinq pages qui nous a été confiée et qui est intitulée Fabro et l’être intensif. Nous espérons que ce chef-d’œuvre du thomisme spéculatif au xxe siècle rencontrera la vaste audience qu’il mérite. Notre introduction peut être consultée et téléchargée ici:

https://www.academia.edu/20031760/Fabro_et_l%C3%AAtre_intensif

            Les personnes qui habitent loin des grandes villes peuvent se procurer l'ouvrage grâce aux sites de vente par internet, par exemple celui-ci :

dimanche 15 novembre 2015

Domine salvam fac Galliam

Livre de prières de François de France, duc d'Anjou,
Anvers, Bol, Hans (enlumineur, 1534-1593),
Bibliothèque Nationale.






mardi 3 novembre 2015

Destin de l'homme et Incarnation du Verbe

Nous signalons à nos aimables lecteurs que nous avons mis en ligne une étude déjà ancienne, intitulée Destin de l'homme et Incarnation du Verbe selon saint Thomas d'Aquin. En nous appuyant sur la Summa contra Gentiles, Lib. IV, c. 54, nous y analysions le parallèle que fait le Docteur angélique entre les objets formel et matériel des vertus théologales de foi et d'espérance, d'une part, et la descente du Verbe de Dieu dans notre chair et notre histoire d'autre part. Sans impliquer aucune nécessité de l'Incarnation, cette convenientia montre combien l'assomption d'une nature et d'un visage humains nous rend plus aisé, à l'intérieur de la foi, l'exercice de la vie théologale.
Chacun peut télécharger librement cet article à partir de l'onglet Nos publications, ou bien directement ici:
www.academia.edu/17618158/Destin_de_lhomme_et_Incarnation_du_Verbe 

jeudi 17 septembre 2015

À propos d’un port de Claude Lorrain

            Nous avons déjà présenté quarante-deux tableaux ou dessins de Claude Lorrain sur ce modeste bloc-notes[1]. Avant et afin d’en offrir un quarante-troisième à nos lecteurs, citons une réflexion de M. Alain Mérot, professeur à la Sorbonne, qui exprime avec la sobriété voulue la portée spirituelle que recèle l’œuvre de Claude :

Claude n’a pas inventé la marine. Les représentations de ports de mer existaient avant lui, notamment à Rome, avec Paul Bril et surtout Filippo Napoletano et Agostino Tassi. Mais il fut sans doute le premier (et le seul ?) à avoir associé ces vues, souvent prétextes au déploiement pittoresque des navires, des gréements et des activités portuaires, à un certain sentiment du temps. On a souvent évoqué sa façon d'opposer le matin et le soir, l’embarquement et le débarquement dans des paires de tableaux en pendants – une pratique traduisant leur vocation décorative. On a pu aussi déceler dans ces œuvres, variations virtuoses sur un petit nombre de sujets, un symbolisme religieux. Le thème du voyage ou du pèlerinage de l’âme, entre damnation et salut, était déjà présent chez les peintres des Pays-Bas des XVe et XVIe siècles – comme dans le fascinant paysage de Patinir montrant Charon faisant traverser le Styx aux âmes défuntes (vers 1520-1524, Prado). La littérature dévote et les livres d’emblèmes comparaient la vie humaine à un hasardeux voyage sur mer. Le port est ainsi l’image de Dieu, origine et terme d’une telle aventure. Il matérialise le point de départ et l’aboutissement d’un pèlerinage dont les héroïnes s’appellent sainte Paule s’embarquant pour rejoindre saint Jérôme en Terre sainte, ou sainte Ursule partant avec des milliers de compagnes pour accomplir sa destinée dans le martyre. Mais Claude ne raconte rien. La formule qu’il a développée, portée au plus haut degré de poésie, lui permet d’anticiper une action toute virtuelle. De tels tableaux ne déroulent pas le temps, car la chemin de la mer s’ouvre d’emblée à l’infini. Ils évoquent plutôt, par-delà la durée humaine du voyage, une éternité de repos.

Alain Mérot, Du paysage en peinture dans l’Occident moderne,
Paris, Gallimard, [Bibliothèque illustrée des histoires], 2009, p. 146-147.

Et voici l’une des marines auxquelles il est fait allusion : Paysage avec l’embarquement de sainte Paule à Ostie, que M. Mérot date de 1639. Une autre œuvre, qui se trouve à la National Gallery et nous avons déjà présentée[2], développe le même thème de manière horizontale, en insistant sur la mer et l’azur ; L’embarquement du Prado, en revanche, est vertical, et la scène est encadrée par de sévères architectures. Mais le dépassement du temps dans l’instant d’éternité du levant est bien le même : c’est cela qui apparente la peinture du Lorrain à la métaphysique, et c’est bien en cela que consiste la finalité de l’art, quoi qu’en pense le mauvais goût de notre époque aplatie dans l’historicité. Pars intellectiva animae secundum se est supra tempus, pour le dire avec saint Thomas[3] !

 
Claude Lorrain, Port avec l'embarquement de sainte Paule à Ostie, H. 211 - L. 145 cm, 1639 ;
Madrid, Musée du Prado

mardi 8 septembre 2015

Au-devant de la nuit



Chaque jour efface
Nos jours, et le Temps
Recouvre leur trace,
La creuse ou l’étend.
Mais tout s’y rapporte
Au même destin :
Les délices mortes
Le douloir éteint.

Si haut élancée
Que fût ta pensée
De sage ou de fol,
Vois, elle est au sol :
Utile ou futile,
Puissante ou subtile,
Nous en retombons
 – Tristes vagabonds
D’un éther inane –
Au creux du chemin
Où le genre humain
Fait sa caravane.

Léon Rameau [= Charles Maurras], Au-devant de la nuit,
Lyon, H. Lardanchet, 1947, p. 7.


            Dans une thèse de doctorat ès Lettres soutenue à l’Université Michel de Montaigne (Bordeaux III), M. Julien Cohen commente ainsi ce poème :

En 1946[1], paraît chez l’éditeur Lardanchet, un recueil poétique signé de Léon Rameau, Au-devant de la nuit. […]
Apparemment fort éloigné des habitudes éditoriales de Maurras, cet Au-devant de la nuit semble ne s’intéresser qu’à fixer un moment de destin, celui d’un homme seul devant la mort. La construction en deux parties comprend 18 et 24 pièces. Elle est précédée d’un court poème en lettres italiques, lui-même divisé en deux ensembles, de 8 et 12 vers. Sans titre, ce premier poème de prologue sera intitulé en table des poèmes selon son premier vers « Chaque jour efface ».
Chaque jour efface est composé de pentamètres, le mot tombant à la rime éclairant le propos :
temps – trace – destin – mortes – éteint – pour la première strophe.
pensée – fol – sol – futile – subtile – retombons – vagabonds – chemin – humain – caravane pour la seconde.
            L’ensemble indique la fuite des jours, de « nos » jours, l’ensemble poétique construisant une communauté par l’utilisation exclusive de la 1ère personne du pluriel, le nous étant souligné d’une apposition entre tirets – Tristes vagabonds d’un éther inane –.
            La perte de notre durée terrestre est un mal aussi commun que notre destin, puisque nous partageons les mêmes joies, les mêmes peines, autant d’instants que nous croyons uniques mais qui sont le lot commun du trajet humain. La première impression d’une unicité de la vie se heurte à un Mais catégorique, l’évidence de la mort, destinée commune, détruisant toute velléité de vie « individuelle ».
            Les rimes croisées de la première strophe, la brièveté des vers ajoutent à l’effet de balancement monocorde, amplifié, dans la seconde strophe, par l’emploi de rimes plates. Les indéfinis en oxymore Tout – Même – la construction en opposition des deux vers terminant la première strophe, le présent de vérité générale, tout concorde à donner pour évidence la perte de toute dimension personnelle de toute vie, quelque « trace » qu’elle « creuse » :

Mais tout s’y rapporte
Au même destin
Les délices mortes
Le douloir éteint.

Expression réaffirmée d’une inconsistance des jours enfuis, d’une superfluité de l’existence que vient marteler la seconde strophe. L’idée de la vanité des spéculations intellectuelles, « de sage ou de fol » construite sur l’idée de la chute « Si haut élevée », « Vois, elle est au sol », reprise par l’énumération en oxymore des adjectifs qualifiant cette pensée : « Utile ou futile / Puissante ou futile » se voit développée par l’absurdité du monde « un éther inane », que vient parachever la métaphore filée du voyage :

Nous en retombons
Tristes vagabonds
D’un éther inane –
Au creux du chemin
Où le genre humain
Fait sa caravane.

Ce début, d’un noir pessimisme, réfute tout orgueil, devenu dérisoire devant l’évidence de la mort. Il est à noter que ce poème sera intitulé Intermède, dans la Balance intérieure, et situé entre les deux Colloque des morts[2].



Ajoutons un autre poème, du même recueil et de même inspiration :


À son corps

Cher vêtement qu’il faut que je dépose
Pour ton usure et pour ta vétusté,
En remontant vers le trône des Causes
L’Âme sourit de voir sa nudité.

Les grands docteurs veulent que je compose
Avec ta chair une étroite unité :
Manquera-t-il, en mon fond, quelque chose,
Ô doux habit, quand tu m’auras quitté ?

Mon pauvre corps qui ne peux sous la lame
Rien que dormir en espérant ton tour
De s’envoler sur mes ailes de flamme.

Veuille le Dieu m’accorder de longs jours
De solitude où la gloire de l’âme
Ne chantera que jeunesse et qu’amour.

Léon Rameau [= Charles Maurras], Au-devant de la nuit,
Lyon, H. Lardanchet, 1947, p. 73.




[1] Le copyright du volume est de 1946, mais la date indiquée sur la page de titre est 1947.
[2] Julien Cohen, Esthétique et politique de Charles Maurras, t. II, [Thèse de doctorat en littératures française, francophone et comparée], Université Michel de Montaigne Bordeaux III – Universitat de Barcelona, s. d., p. 788-790. URL = http://diposit.ub.edu/dspace/handle/2445/62356 .

dimanche 6 septembre 2015

L’âme de Genève, évoquée par Gonzague de Reynold, et suggérée par Camille Corot

            Nous avons une grande dette de reconnaissance envers les peintres et les écrivains qui, à partir du XVIIème siècle pour les premiers, et du siècle suivant pour les seconds, commencèrent à prendre pour thèmes de leurs œuvres leurs patries d’origine ou leurs terres d’adoption. Grâce à eux, nous pouvons encore entrevoir ce que fut, et peut-être demeure l’âme des cités et des campagnes de la vieille Europe, avant la défiguration systématique auquel elles furent soumises, depuis un demi-siècle, par l’urbanisme à l’américaine et la démocratie de masse. Par l’intermédiaire de ces tableaux et de ces textes - pour ceux, fort peu nombreux, qui savent encore voir et lire - certaines rues et certains sites se transforment alors en palimpsestes qui, éclairés à la lumière de ces œuvres anciennes, laissent apercevoir la vérité secrète qu'ils cèlent aux profanes.
            Comme tant d’autres vieilles cités, Genève est devenue, depuis la fin des années soixante, une grosse ville assez laide, où la modernité coûteuse et prétentieuse des constructions récentes est venue s’ajouter à une certaine lourdeur helvétique des années vingt ou cinquante : qu’il suffise de penser à la place Cornavin ou aux quais de la rive gauche. Seule la ville haute fait exception, avec quelques rues circonvoisines du XIXème siècle, autour des Bastions et des Tranchées. Il n’en fut pas toujours ainsi, comme vont nous le prouver Gonzague de Reynold et Camille Corot. Du premier, nous citerons un extrait de Cités et pays suisses ; et du second, nous montrerons un petit tableau, Genève – vue d’une partie de la ville, qui se trouve à Philadelphie. Nous nous élèverons ainsi au-dessus de la pesante tristesse du temps présent, puis, lucides quant à la nature presque irrémédiable de la décadence où nous avons été plongés, nous invoquerons cette Beauté qui est un des noms de Dieu[1], et nous lui demanderons de nous faire miséricorde au soir de cette vie.

« Le charme de Genève est celui d’une cité latine. Elle en possède les caractères, non les plus apparents, mais les plus profonds : une simplicité noble, une sobriété un peu froide, une harmonie un peu monotone, une élégance discrète, et quelque chose d’élevé qui parle et qui entretient.
Chaque ville a son heure d’intimité, une heure où sa beauté particulière se dévoile. Paris, quand le soleil, rayonnant à travers les Champs-Élysées, évoque des cortèges de rois. Les vieilles bourgades allemandes – auvents, toits aigus, petites maisons, grandes églises – aiment les nuits silencieuses, après le couvre-feu, lorsque, par le vent agitée, la lumière d’une lanterne, à l’angle d’une rue, ranime la fresque d’un Rathaus. Il faut à Berne les après-midi d’été, à Fribourg les matins secs et clairs d’hiver. L’heure de Genève est, me semble-t-il, une matinée d’arrière-automne ou de fin de printemps.
Car le charme, tout en nuances, de Genève a besoin d’un air un peu âpre, d’une lumière tempérée d’un peu d’ombre. Ce charme ne se révèle qu’à des âmes sensibles, à des esprits délicats et cultivés. Il faut, pour le sentir, une certaine civilisation.
L’atmosphère bleue – l’azur estompé d’un ciel brumeux mais sans nuages, et d’un lac frissonnant doucement, tout pailleté de lueurs blanches – est à cette ville singulièrement propice. Les pierres de sa cathédrale et de ses maisons prennent alors les teintes de l’air, de l’ombre et des eaux. Les détails superflus s’effacent, les parties les plus opposées se composent : arriver à Genève par le lac, c’est se trouver en face d’un tableau classique.
Il faut savoir entrer dans les villes. Lorsqu’un fleuve navigable les traverse, ou lorsqu’un lac baigne leurs murs, prenez la voie du lac ou du fleuve… La nativité de Genève n’est point du rocher, mais des ondes. À l’origine, sous la domination romaine, quand Genève était un simple village administré par des édiles viennois, un corps de bateliers y avait son siège : sans doute leurs barques ne devaient point être sensiblement différentes des larges barques qui, avançant avec lenteur sous leurs voiles rapiécées, transportent les grands blocs de Meillerie.
[…]
La rusticité, le sentimental, le pittoresque détonnent donc à Genève : preuve de grandeur, d’élégance et de noblesse classiques, comme aussi de simplicité huguenote. Ces caractères entre eux s’harmonisent. On les retrouve toujours dans l’ensemble de banalités neutres mais qui, du moins, ne sont pas discordantes. Les quais de Genève, par exemple, n’ont rien de beau en eux-mêmes, mais en s’y promenant on assiste à des spectacles héroïques : le départ d’une longue barque aux voiles gonflées, le vol d’un cygne illuminé par le soleil, l’entrée dans le port d’un vapeur illuminé par le soleil éclatant du soir, et dont les hélices semblent faire jaillir de la lumière. La vertu de tels tableaux, c’est d’évoquer immédiatement l’Antiquité, la victoire de Samothrace, l’Odyssée, les pastorales de Théocrite, le vers de Virgile : fluctibus et fremitu assurgens Benace marino, et l’ode d’Horace : O navis, referent in mare te novi fluctus ! On comprend alors ce que représente, dans la latinité, le lémanisme, et ce qu’il doit être. On comprend pourquoi le Léman et Genève se rattachent à cet ensemble de pays et de cités, à la fois alpestres et lacustres : Annecy et son lac, Orta et le Crusio, Locarno et le Verbano, Lugano et le Ceresio, Côme, Bellaggio, et, plus au-delà, les lacs de l’Engadine et le sauvage lac de Garde. Genève, capitale du Léman, est, par son architecture et son paysage, un relais entre l’Italie et la France. »

Gonzague de Reynold, Cités et pays suisses,
éd. définitive, Lausanne, Payot, 1948, p. 40-41 et 45.


Et voici l’une des nombreuses toiles que Corot a dédiées à Genève. On y reconnaîtra l’une de ces voiles latines évoquées par Reynold, ainsi qu’une atmosphère qui révèle la fin du printemps : le grand arbre du premier plan n’a plus de fleurs, mais son feuillage encore très vert montre que l’été n’est pas encore venu.

 
Camille Corot, Genève - vue d'une partie de la ville, 26 x 35,2 cm, 1839 ;
Philadelphie, Museum of Art.




[1] Cf. S. Thomas, Summa theologiae, Ia, q. 39, a. 8, c.

La prière de la fin

ÉPILOGUE


LA PRIÈRE DE LA FIN

Mentre che la speranza ha fior del verde.
Dante, Purg., III.


Seigneur, endormez-moi dans votre paix certaine
Entre les bras de l’Espérance et de l’Amour.
Ce vieux cœur de soldat n’a point connu la haine
Et pour vos seuls vrais biens a battu sans retour.

Le combat qu’il soutint fut pour une Patrie,
Pour un Roi, les plus beaux qu’on ait vus sous le ciel,
La France des Bourbons, de Mesdames Marie,
Jeanne d’Arc et Thérèse et Monsieur Saint-Michel.

Notre Paris jamais ne rompit avec Rome.
Rome d’Athène[1] en fleur a récolté le fruit,
Beauté, raison, vertu, tous les honneurs de l’homme,
Les visages divins qui sortent de ma nuit :

Car, Seigneur, je ne sais qui vous êtes. J’ignore
Quel est cet artisan du vivre et du mourir,
Au cœur appelé mien quelles ondes sonores
Ont dit ou contredit son éternel désir[2].

Et je ne comprends rien à l’être de mon être,
Tant de Dieux ennemis se le sont disputé !
Mes os vont soulever la dalle des ancêtres,
Je cherche en y tombant la même vérité.

Écoutez ce besoin de comprendre pour croire !
Est-il un sens aux mots que je profère ? Est-il,
Outre leur labyrinthe, une porte de gloire ?
Ariane me manque et je n’ai pas son fil.

Comment croire, Seigneur, pour une âme que traîne
Son obscur appétit des lumières du jour ?
Seigneur, endormez-la dans votre paix certaine
Entre les bras de l’Espérance et de l’Amour.

Clairvaux, juin 1950.


Charles Maurras, La Balance intérieure,
in Œuvres capitales, vol. IV, Le berceau et les muses,
Paris, Flammarion, 1954, p. 462-463.



[1] « Athène » sans « s », par licence poétique, afin de n’avoir que six pieds, comme il se doit, dans le premier hémistiche.
[2] Nous avons ajouté un point à la fin de ce vers, qui nous semble finir une phrase.