Benozzo Gozzoli, Le triomphe de saint Thomas d'Aquin, 1471

mercredi 2 février 2011

La Présentation au Temple selon saint Thomas d'Aquin et Simon Vouet

            Le 2 février, l’Église fête la Présentation de Jésus au Temple. Quarante jours se sont écoulés depuis la Nativité : nombre parfait, qui répond aux prescriptions de la loi mosaïque[1], et qui signifie aussi l’accomplissement, étant le multiple de 4, nombre de la terre, et de 10, nombre de la Loi. En ce jour, la Vierge Marie vient dans le Temple du Très-Haut offrir deux tourterelles, l’une en expiation pour les péchés, et l’autre en holocauste d’adoration, afin de racheter son premier-né. Cette démarche a quelque chose de paradoxal : en effet, le fils premier-né et unique de Marie est aussi le Fils unique du Père ; cet Enfant qui est présenté à Dieu dans le Temple de pierre est le vrai Temple de chair où réside la plénitude de la divinité[2] ; et le sacrifice légal qu’exécute le prêtre de l’ancienne loi n’est que la figure du sacrifice dont Jésus sera le prêtre aussi bien que la victime. Avant la fuite en Égypte et la vie cachée à Nazareth, les mystères de l’Enfant  - in-fans, celui qui ne parle pas, alors qu’il est la Parole éternelle – s’achèvent ainsi sur une anticipation du mystère pascal.

            Dans la Présentation, saint Thomas discerne aussi un sens typologique, qui ne va pas de l’Ancient Testament au Nouveau, mais du temps du Christ à celui de l’Église. Il considère en effet qu’il y a trois grandes manifestations de la Nativité : aux bergers durant la nuit de Noël, aux Mages treize jours plus tard (selon le calendrier toujours en usage dans l’Église latine), au vieillard Syméon et à la prophétesse Anne quarante jours plus tard, selon une succession qui va des Juifs à Béthléem aux Gentils symbolisés par les rois, puis des Gentils aux Juifs, cette fois à Jérusalem. Or ce rythme est celui-là même qui scande l’histoire de l’Église :

Et huius ordinis ratio est quia per Pastores significatur Apostoli et alii credentes ex Iudaeis, quibus primo manifestata est fides Christ : inter quos non fuerunt multi potentes nec multi nobiles, ut dicitur I Cor. 1, 26. Secundo autem fides Christi pervenit ad plenitudinem gentium : quae est praefigurata per Magos. Tertio autem pervenit ad plenitudinem Iudaeorum: quae est praefigurata per iustos. Unde etiam in Templo Iudaeorum est eis Christus manifestatus[3].

C’est ainsi que le Christ sera d’abord la « lumière des nations », puis que les Juifs le reconnaîtront, à la fin des temps, comme « la gloire d’Israël[4] », ainsi que l’enseigne saint Paul : « une partie d’Israël s’est endurcie jusqu’à ce que soit entrée la totalité des païens, et ainsi tout Israël sera sauvé, comme il est écrit : De Sion viendra le Libérateur, il ôtera les impiétés du milieu de Jacob[5] ».

            Simon Vouet (1590 – 1649), premier peintre du Roi sous Louis XIII, a représenté l’instant où le vieillard Syméon reçoit l’Enfant dans ses bras et s’apprête à prononcer le Nunc dimittis, que l'Eglise a fait sien pour l’office de complies qui parachève son intercession quotidienne. À la différence de Poussin, sa technique de composition doit beaucoup aux recherches du premier baroque italien : relevons notamment la fusion des plans grâce à la colonnade disposée en quart de cercle, et l’absence de personnages vus de face, deux caractéristiques mises en évidence dans les Grundbegriffe der Kunstgeschichte de l’historien d’art Heinrich Wölfflin. Une autre colonnade, rectiligne celle-là, vient cependant clôturer l’arrière-plan, allusion peut-être aux différents parvis du Temple, qui marque en tout cas la dimension sacrée et réservée de l’action. Marie vient de remettre à Syméon l’Enfant, vers lequel tous s’inclinent et dirigent leurs regards ; ils se trouvent sur le quatrième degré, le plus élevé, la Vierge à genoux, le vieillard debout. La prophétesse Anne à droite, un groupe de Juifs venus sacrifier un animal à gauche, surviennent à l’avant-plan. Saint Joseph près de Marie, un groupe de prêtres près de Syméon encadrent la scène, tandis que deux anges descendus de la voûte déroulent un phylactère où déjà le cantique du vieillard est inscrit. Ils soulignent la verticalité de l’espace et surtout la portée transcendante de l’événement.

Simon Vouet, La Présentation au Temple, 1640-1641.
Paris, Musée du Louvre.


[1] Cf. Lv 12, 2-4.
[2] Cf. Col. 1, 19.
[3] ST III, q. 36, a. 6, c : « Et voici la raison de cet ordre. Les bergers symbolisaient les Apôtres et les autres Juifs croyants, auxquels la foi au Christ fut manifestée en premier, parmi lesquels, dit saint Paul (I Cor. 1, 20), il n’y eut “ pas beaucoup de puissants ni beaucoup de nobles ”.Ensuite la foi au Christ parvint à la plénitude des nations, préfigurée par les mages, et enfin à la plénitude des Juifs, préfigurée par les justes. De là vient aussi que le Christ leur fut manifesté dans le temple des Juifs ».
[4] Ce sont les mots du Nunc dimittis, Lc 2, 32.
[5] Rm 11, 25-26, citant Is 59, 20-21.

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